mardi 3 janvier 2012

Madeleine

Coll. Privée

Une fois de plus, la rame du métro ne repart pas. Une voix grésille : « Nous allons marquer un temps d’arrêt. Merci de votre compréhension ». Encore un quart d’heure de perdu... Les voyageurs s’agitent, regardent l’heure, tapotent sur leur mobile, marmonnent, descendent et remontent...
Sur le quai opposé, allongé sur trois sièges, un homme, la cinquantaine, barbu et chevelu, deux béquilles à son flanc, sommeille, comme une sentinelle fatiguée.
De temps à autre, quelqu’un le hèle à l’autre bout du quai, répétant sans se lasser : « Hep, hep ! là-bas, tu viens ? ».
C’est une femme … Débordante dans tous les sens du terme. Courbée en deux, elle fixe l’homme qui ne sourcille pas. “Hep, hep. Eh toi !”, insiste-t-elle. L’homme ne bouge pas. Tous les voyageurs, eux, tournent la tête pour voir qui crie comme cela.
La voilà qui minaude. Elle s’est levée et renouvelle ses mimiques : simule des baisers qu’elle lui envoie en soufflant sur ses mains potelées, cligne de l’œil, de ses lèvres extirpe des petits sons « pftt, pftt »…La voilà qui se tape sur les cuisses, et qui… relève délicatement sa jupe plissée grise découvrant des mollets épais et gonflés, esquissant une danse.
Impassible, l’homme somnole toujours.
La femme est à bout de séduction. Elle retourne sur son siège et se tait. Un temps passe. La plupart des passagers sont retournés dans leur quant à soi.
En dernier recours, elle attire à elle un sac à provisions. Elle dénoue avec précaution les ficelles, fouille et en extirpe un litre de rouge qu’elle dépose devant elle sur le sol sans commentaire. La bouteille résonne imperceptiblement au contact du sol. La femme détourne la tête comme soudainement absorbée par le va-et-vient des voyageurs sur le quai.
L’homme a frémi sans vraiment bouger, mais a ouvert les yeux. Vigilant.
Alors la femme ramène la bouteille à elle. La câline comme un enfant. Elle la débouche et gourmande, passe et repasse sa langue sur le goulot.
L’homme finit par secouer sa lourde carcasse. Aussitôt, autour de lui, on s’éloigne de quelques pas. Il empoigne ses béquilles, reste un moment planté, la tête baissée, puis péniblement se met en route en direction de la correspondance... et de la femme.
Il prend son temps. S’arrête. Repart. Il jure, apostrophe les passants, déshabille les femmes du regard, se permet quelques gestes obscènes. Et rit.
Arrivé à quelques pas de la correspondance, il jette un regard à la femme qui l’ignore et il s’époumone, faisant sursauter tout le monde :
« Alors, mignonne, on y va ? »
La femme prend la bouteille, la tourne et retourne un moment, sans toutefois la reboucher. De son côté, il fait des moulinets avec l’une de ses béquilles. Subitement, elle cesse de jouer avec sa bouteille et la cale entre ses jambes, comme par défi. Lui, goguenard, reste debout face à elle. Et d’une belle voix rauque, grave et bien placée, il entonne une romance, tandis que le métro repart.




jeudi 8 décembre 2011

Les cendres de Mamie

Collection privée

Les dernières volontés de mamie étaient formelles : « Je vous demande de disperser mes cendres aux Buttes-Chaumont, à côté du lac, dans la grotte où j’ai rencontré Marguerite ».
Le jeune notaire s’était arrêté de lire, doutant un instant de ce qu’il venait de proférer. Il se gratta la gorge, prit le temps d’une pause, et, s’approchant de mon frère et moi par-dessus son bureau, déclara doctement : « Naturellement, il convient de prendre en compte la volonté de la défunte. Toutefois, le décret de mars 2007 n’autorise pas de disperser les cendres d’un défunt sur la voie publique… ». Comme nous restions muets, il reprit à voix basse :
— Vous pourriez déposer ou inhumer l’urne de votre grand-mère dans une propriété privée ou encore les disperser en pleine nature, mais en tout cas aux Buttes-Chaumont, cela me paraît... comment dire.... compromis. C’est même rigoureusement interdit, conclut-il à voix haute et ferme.
Il attendit un moment une réaction de notre part. Mon frère et moi nous regardâmes, puis hochâmes la tête, comme semblait l’attendre Maître Dubourg. Juliane, ma fille de 17 ans, derrière mon dos, se mit à ricaner. Personne ne releva. « Continuez, finis-je par dire pour dissiper le malaise. « Qu’a-t-elle trouvé d’autre ? » pensai-je un instant.
La suite en fait ne présentait que peu d’intérêt : Mamie n’avait rien. Elle ne léguait rien. Pas de dettes, non plus d’ailleurs. C’était déjà cela. Quelques bibelots, des livres...  Il ne nous resterait en fait d’héritage que nos souvenirs d’enfance.  Car Mamie avait été une grand-mère épatante. Elle nous avait quasi élevés mon frère et moi, parce que les parents n’étaient presque jamais là. Je proclamais souvent que ma mère n’était restée en continu avec moi que 9 mois le temps de sa grossesse. Cela avait été identique pour mon frère. Aussitôt redevenue femme à part entière, elle reprenait sa vie de théâtre en tournée perpétuelle. Quant à mon père, éclairagiste, il était des mêmes voyages la plupart du temps. Mamie avait assuré à leur place. Elle était notre référence… et aujourd’hui encore la seule, puisque mes parents avaient eu la triste idée de se buter en voiture un soir où ils avaient peut-être trop arrosé une Première réussie.
C’est pourquoi, à la sortie de chez le notaire, deux questions nous taraudaient, Benoît et moi : « Qui était donc Marguerite ? » et « Comment respecter les volontés de Mamie ? ».
La vie de Mamie nous avait toujours paru transparente. Depuis que nous étions nous aussi des adultes « responsables »,  nous allions la voir régulièrement à Villeneuve-sur-Yonne où elle s’était retirée. Enfin, régulièrement est peut-être exagéré. Mais on ne laissait jamais passer un mois sans descendre un jour ou deux lors d’un week-end. Mamie avait de la conversation. Elle était même bavarde, mais elle ne nous avait jamais parlé de Marguerite…
Quant aux Buttes-Chaumont, cela ne représentait pas grand-chose pour moi. Je n’y avais mis les pieds qu’à l’âge de 5-6 ans deux ou trois fois : je gardais un vague souvenir d’un parc qui monte et descend, d’un Guignol et de barbe-à-papa poisseuse. Pour Benoît, c’était un manège avec des chevaux de bois et un lac avec des canards. Mais de grotte ? Point.
« C’est interdit de toute façon... C’est pas possible... Tant pis... », nous agaçait Juliane, qui en réalité trouvait l’histoire à son goût et qu’une éventuelle transgression excitait par avance.
* * *
Le mystère « Marguerite » fut très vite levé. Le soir même, un vieux monsieur à la légion d’honneur débarqua chez moi, après avoir longuement bataillé avec la gardienne qui ne voulait pas le laisser entrer :
— Vous êtes bien la petite fille de Mme Agathe Sélestant ? me demanda-t-il d’entrée.
J’acquiesçai.
Nous étions de ses amis…, me dit-il. Enfin, ma femme surtout. Essentiellement.
Il s’écarta pour laisser passer une ravissante petite vieille aux cheveux bleutés, coquette et rosissante. Elle me fit un petit signe complice.
J’ai beaucoup entendu parler de vous et de votre frère, dit-elle timidement. Nous étions très proches, elle et moi…
Agathe s’occupait de ma femme, quand je partais en voyage, coupa le vieil homme. Marguerite ne sait pas vivre seule et Agathe était comme une dame de compagnie pour elle.Et mon mari partait souvent, ajouta en souriant Marguerite.
Je l’observais. Marguerite contrastait avec Mamie - femme solide, joyeuse et sûre d’elle. Elle semblait douce, presque repliée sur elle-même. Pourtant, elle ne devait pas être aussi fragile que son mari semblait l’imaginer. Son regard laissait parfois entrevoir une détermination farouche et secrète, qui retombait dès qu’il la regardait.
Marguerite  n’osait pas venir seule. Je vous l’ai amenée. Je vous la laisse. Je passerai la reprendre dans deux heures.
C’est ainsi que Marguerite entra subitement dans notre vie. Durant ces deux heures, Benoît et moi avons découvert tout un pan caché de la vie de notre grand-mère. Nous ne nous étions jamais interrogés sur ce qu’elle pouvait avoir vécu ou non, sur ce qu’elle faisait lorsque nous n’étions pas avec elle, sur ses sentiments, à part qu’elle nous chérissait. Nous ne nous étions jamais étonnés non plus de l’absence d’un grand-père. Nous réalisâmes qu’il n’y en avait jamais eu. La naissance de mon père avait été accidentelle. Nous réalisâmes que mon père n’avait jamais vraiment abordé la question. Inconsciemment, nous devions penser notre grand-mère était veuve. En fait, elle avait aimé. Et l’amour de sa vie était là devant nous. Fluette, tout autant qu’obstinée et sereine.
« Votre grand-mère ne vous a rien cachés. Mais vous ne vous posiez aucune question sur sa vie, alors me disait-elle : « A quoi bon, Marguerite, gardons cela pour nous deux ! ». Quant à mon mari... il a toujours eu d’autres compensations. »
Pour Marguerite, en tout cas, il n’était pas question de déroger aux dernières volontés de son amie. Benoît et moi tentâmes un moment de la dissuader, mais Juliane avait pris le parti de Marguerite. Nous finîmes par lâcher et l’associâmes aux préparatifs de « la cérémonie ».
Pourquoi ne pas disperser une partie des cendres à Villeneuve-sur-Yonne, là où elle a vécu ?, suggéra un moment Juliane. On dira au crématorium ; vous nous en mettez pour deux urnes…
Ah non ! s’écria aussitôt Marguerite, si on sépare les cendres aujourd’hui, au moment du Jugement dernier, comment Mamie se récupérera-t-elle ?
— Pardon ?, demandai-je, incrédule.
Imaginez la tête d’un côté, le tronc de l’autre, expliqua-t-elle. Je veux la retrouver en entier lorsque je la rejoindrai.
* * *
Le jour de la crémation, les cendres nous furent remises par un homme à la mine de circonstance. Nous avions bien précisé que « non, nous ne souhaitions pas les placer dans le columbarium ». Mon frère Benoît avait évoqué un caveau familial, tandis que j’avais parlé d’une dispersion dans un jardin du souvenir. L’homme ne releva pas la contradiction et nous remit Mamie dans son urne. Nous l’avions choisie la plus légère possible. Marguerite avait insisté pour qu’elle soit de couleur émeraude « comme la couleur de ses yeux ».
Nous nous retrouvâmes dehors avec l’urne dans les bras. Juliane ouvrit son sac à dos et nous enfilâmes sans trop de difficulté l’urne dedans : « Tu fais bien attention ! Ne te frotte pas partout avec et quand tu te retournes, ne sois pas brusque, tu pourrais blesser quelqu’un », insistai-je. « Manquerait plus que cela ! », ironisa-t- elle.
* * *
Bien sûr décider de flâner aux Buttes-Chaumont, ce n’est pas compliqué pour les habitués du quartier ou les vrais promeneurs. Mais, pour nous, il y avait un problème sérieux : en novembre, le parc n’ouvrait qu’à 7 heures et fermait à 20 heures. Et, de plus, il était gardé. Il y avait des rondes de surveillance.
Après avoir étudié différentes stratégies, nous avions décidé d’y aller vers 19 heures — à cette époque, la nuit tombe tôt — d’y déambuler innocemment, puis de nous glisser dans la grotte et d’attendre d’être seuls pour accomplir notre tâche. Nous répétâmes deux ou trois fois.
Le temps était gris et pluvieux. Cela nous arrangeait. Peu de promeneurs dans les allées.
« Ce parc offre de belles perspectives, commenta Juliane. Des cascades, des ruisseaux artificiels, un pont suspendu, des grottes, un temple gréco-romain : tout est kitch et affreux. »
Marguerite frissonna avant de lui chuchoter en lui prenant le bras : « Pourtant, les amoureux s’y retrouvent avec... plaisir ».
— C’est vrai qu’on peut aller sur les pelouses, c’est pas interdit... quand il fait beau  », reconnut Juliane.
Avec votre arrière-grand-mère, on s’y allongeait des après-midi entières, quand on le pouvait et que le temps s’y prêtait. J’apportais du riz au lait épicé. Agathe adorait cela.
— Je me demande ce que vous pouviez trouver à  faire dans ce parc aussi longtemps..., s’étonna Juliane
Nous aimions observer les oiseaux. Il y en avait une multitude : en plus de ceux des villes, on apercevait parfois des mésanges, un pinson ou un rouge-gorge... Sur le lac, on observait les poules d'eau, des canards colverts, des bernaches...
Et puis il y avait la grotte avec ses grandes stalactites... C’est là que j’avais glissé et qu’Agathe m’avait rattrapée. Elle avait glissé à son tour. Et on s’était retrouvées toutes deux à terre, mouillées et stupides. Qu’est-ce qu’on a ri...  J’habitais à deux pas, on a été chez moi. Je lui ai prêté une robe. On a discuté toute l’après-midi. C’est comme cela que nous sommes devenues amies...
Il fallut attendre un peu dans la grotte pour être seuls. Deux jeunes s’y amusaient. Ils finirent tout de même par s’éloigner. Juliane se tenait prête. Benoît fit le guet. Marguerite s’était recroquevillée dans un coin. J’ouvris l’urne. Juliane la pencha et la retourna
Un léger vent frais se leva et s’engouffra dans la grotte au moment où nous la secouions pour que les cendres s’en échappent. Du coup, nous en avons pris pour notre grade. Marguerite qui s’était approchée était devenue grise… recouverte de Mamie en poudre !  Rire ou pleurer. Nous avons tous hésité.
Mamie serait contente que nous soyons ensemble et joyeux, déclara Benoît. Allez, venez maintenant, on ne traîne pas.
Nous sortîmes naturellement de la grotte. Cela glissait. Juliane aidait Marguerite à passer les roches plates. Dehors, nous nous secouâmes l’un après l’autre, et repartîmes vers la sortie comme des gosses coupables d’une bêtise, mais fiers de l’avoir accomplie.
Les gardes n’étaient pas en vue et la sortie fut aisée.
« J’ai faim maintenant. Il est tard tout de même, s’écria Juliane sur la place Alexis Carrel. C’est dommage que les stands de gaufres n’étaient pas ouverts ».
Marguerite a alors ouvert son sac. Elle en a tiré un sachet de chouquettes et des macarons à la pistache. Mamie adorait cela.



dimanche 20 novembre 2011

Stupides saisons

Episode 1

Il fait un temps à mettre les amoureux dehors,
même les banquiers et les scribouillards.
Sur la pelouse du jardin de Vaugirard
les futurs juristes se prélassent et pérorent.

Dans un jardin de banlieue
Un minuscule cognassier du Japon
Fait l'orgueilleux
Et exhibe ses fleurs en bouton.

Ce soir, je connais un homme maladroit
et une mère de famille exemplaire
qui ne prendront pas l'air
et resteront chacun sous leur toit

Episode 2

Il fait un temps à rentrer les amoureux chez eux.
Tout autant que les vieux et les peureux.
Dans les rues de Paris,
Le ciel se brouille et vire au gris

Dans un jardin de banlieue,
les hortensias ont encore le teint rose.
De graciles fuchsias piquent du nez, honteux,
tandis que, desséchées,  s’écrasent au sol des figues moroses.

Cette nuit,  je connais un célibataire
et une mère de famille toujours exemplaire
qui, à l'abri d'éventuelles intempéries,
dormiront chacun dans leur lit...

jeudi 5 mai 2011

Château Rouge

Bal place du Château Rouge, un 14 juillet ? il y a plus d'un siècle. Collection personnelle

« maïs, maïs », « maïs, maïs », « maïs chaud», «maïs chaud ».


A la sortie du métro, on se butait à des grappes de femmes noires en boubous colorés, debout avec leur nourrisson enserré dans le dos, accroupies, assises sur des cageots violets. A leurs pieds, des seaux en plastique orange, vert, jaune, ou des sacs poubelles bleus regorgeant d’épis de maïs encore camouflés sous leurs longues feuilles filandreuses. Lestement, d’une main, elles les écalaient, les saupoudraient de sel et les tendaient aux clients pour quelques euros. L'oeil vif, aux aguets, dans la crainte que surgissent les hommes en uniforme, prêtes à s'éparpiller, elles reprenaient sans cesse leur mélopée : «maïs, maïs», «maïs, maïs» «maïs chaud» «maïs chaud».

Dans les rues avoisinantes, on retrouvait par terre les restes décarcassés de ces maïs sur lesquels les enfants du quartier jouaient à glisser.

vendredi 25 mars 2011

Soirée dansante

Collection privée
Le couloir est infiniment trop long, elle n'arrivera pas jusqu'à lui. La distance s’allonge à chacun de ses pas. Mais, il s'approche lui aussi. Ils se rencontreront au milieu du couloir. Selon son désir, ils sont face-à-face, au milieu du couloir entre les deux murs gris. Elle le voit au loin. Il n’a pas bougé. Il remarque sa robe mauve. Il ne sait pas s'il va lui sourire. Elle sourit pour lui. Dans le vestiaire, il la suit. Elle sait qu'il est derrière elle. Il y a des manteaux accrochés ; elle met le sien sur un cintre comme les autres et se retourne, mais elle sait déjà qu'il n'est plus là. D'autres personnes attendent pour suspendre leurs manteaux et la bousculent. Elle quitte le vestiaire et entre dans la salle de danse, immense, géante. Elle considère les tables et les chaises, le bar au fond à droite, l’orchestre un peu en décalé du bar. Des gens discutent par groupes, par grappes. Ils attendent la musique pour se mettre à danser. La lumière se tamise. Rose, violet, bleu, ... Pourtant on ne se voit pas vraiment. On s'apprête sur la piste. Les êtres deviennent silhouettes sur les murs. Elle distingue mal les danseurs. Elle le cherche en élevant la tête au-dessus des danseurs. Elle le voit. Il la cherche aussi. De sa main droite, il se touche le front. Elle l'épie ouvertement. Il se mêle aux danseurs. Il l'invite. Il sourit en la prenant contre lui. Le morceau dure. Ils sont enlacés. Il n'ose pas l'inviter. Il la regarde l’œil en coin. C'est elle qui vient à lui. Il s'est mis dans un coin. Elle s'est mise loin de lui, mais de façon à pouvoir le contempler. Il l’observe aussi de sa place. Elle se lève. Il attend. Il est à la même place. Il la regarde se diriger vers lui. Elle arrive et lui demande s'il ne danse pas. Les voilà qui dansent. Ils se sont compris et leurs cheveux se touchent. Elle est assise là-bas. Il ne danse pas. C'est avec elle qu'il danserait. Elle refuse d'autres invitations. C'est lui qu'elle attend. Elle l'appelle en elle. Il l'entend. Il vient enfin. Il lui tend la main et elle le suit. Elle danse seule. Il danse avec elle. Les autres peuvent bien se moquer : ils ne pouvaient pas se regarder éternellement. Il y a trop longtemps qu'il a attendu cette soirée. Pour venir, elle a menti. Elle aurait tout inventé et réinventé. Ses mains au creux de ses reins. Ses mains sur ses épaules. Elle a envie de glisser sur lui. Il a fermé les yeux. Son corps tout entier est dans l'instant. On tourne autour d'eux et ils se taisent. Ils dansent et font l'amour dans l'ombre. Il fait nuit dans la chambre. Elle le guide ; il suit docile. Dans l'ombre, la main dévêt et tremble un peu. Ils marchent prudemment avant de regarder l'heure et s'endormir l'un contre l'autre. Le jour reviendra pour que la nuit réapparaisse avec ses rites. Ils sont là parmi les choses. Mais les choses s'en foutent et disparaissent. Leurs yeux se sont mêlés et leurs corps exigent leur dû puisqu'ils sont là dans la lumière et la musique, elle dans son coin et lui, là-bas.


La soirée s'allonge et s'étire. Le temps attente se lasse. Minuit sonne. Conte de fée terminée. Les aiguilles ont rattrapé le temps. Les gens se dispersent. Dans son coin, il sourit et de là-bas, elle sourit à son tour. Ils vont partir. Ils reviendront à une prochaine soirée. Ils partent. Ils sont partis. Vide, silencieuse et muette, la salle se replie et se concentre pour s'évanouir dans leurs yeux.

lundi 14 mars 2011

L’album des sixties

Collection privée.

Il est monté à la station Brochant. Difficile de lui donner un âge dans son long imperméable beige défraîchi. Peut-être 75 ans. Guère moins. Il empoigna la barre centrale du compartiment, puis extirpa d’une de ses poches un CD. Il l’examina comme s’il le découvrait par hasard sur lui. Il le passa d’une main à l’autre ; une fois ; deux fois. Puis, finalement, relevant le visage, il se mit à interpeller les voyageurs. Ce vieil homme, propre, digne, simplement habillé — même si, en vérité, ses chaussures étaient fatiguées et son pantalon râpé — différait de ceux qui discourent dans le métro pour obtenir « même 1 euro, monsieur, madame, un chèque restaurant ou un ticket » Et pourtant il brandissait son CD, en forçant la voix pour se faire entendre :
« Si vous voulez revivre les années yéyé. Il y a tout là-dessus. C’est une compil. Il y a les Chats sauvages. Et Ritchy, et aussi Lucky Blondo. Vous savez celui qui parlait d’une larme sur le visage. Mais là c’est pas cette chanson. Y en a d’autres encore. Tenez Bécaud. Vous le connaissez ? C’est à vous pour le prix d’un café ou d’1 euro cinquante ».
17h30. C’était l’heure où les gens rentrent du travail. Ils avaient pour la plupart la mine chiffonnée. On lisait leur journée sur leur face, leur fatigue, leurs désillusions. Deux ouvriers discutaient d’un collègue. Une femme de la cinquantaine était plongée dans un gratuit du soir. Un jeune, le casque sur les oreilles, tripotait son ipod. Un autre gardait les yeux fermés, absorbé par la musique dont on percevait le rythme saccadé. La majorité des voyageurs consultaient leur téléphone portable. Certains préparaient l’envoi de SMS, compulsivement. Qui prêtait l’attention au discours du vieil homme ?
Pourtant, celui-ci insistait. Il essayait d’être persuasif : « Il est bien ce disque, vous savez. Juste pour le prix d’un café ou 1 euro 50, c’est une bonne affaire.»
« Tenez, il y a même les Gypsys et les Dany Boys aussi. Juste pour le prix d’un café », plaida-t-il. Il tournait et retournait son CD, pour vérifier la bonne occase qu’il proposait et, hochant la tête, ne paraissait pas comprendre pourquoi personne ne voulait de cette offre si exceptionnelle à un prix si dérisoire. Devant l’indifférence générale, il s’assit finalement, un peu dépité, enfouissant son CD au fond d’une poche.
A la station Mairie de Clichy, monta in extremis tandis que les portes se refermaient, une grande jeune femme à longs cheveux noirs. Elle portait un long ciré violet et usé, qui s’ouvrait sur un pantalon noir élimé et un pull gris à col roulé. Elle fit plusieurs allers-retours entre les voyageurs en s’exprimant nerveusement, comme pour se débarrasser de ce qu’elle avait à dire au plus vite et repartir : « Voilà je suis SDF. Je n’ai rien à manger. Je ne sais pas où je peux aller pour ça. J’ai une allergie grave. Je ne peux pas aller aux Restos du cœur. Je risquerai ma vie. C’est ce que le docteur m’a dit. Alors donnez-moi un euro ou bien un chèque restaurant. Il faut tout de même que je me nourrisse non ? »
A ce discours, le vieil homme était attentif. Seul à l’écouter. Et, lorsqu’elle passa près de lui, il l’accrocha d’une main. De l’autre, il ressortit son CD des sixties et lui tendit : « Tenez, prenez ce CD, c’est toutes les années 60, c’est bien, vous pourrez... ». Avant qu’il ne boucle sa phrase, elle ricana, gentiment malgré tout, en lâchant « Mais grand-père, je suis à la rue, j’ai pas de lecteur, c’est manger que je veux ». Elle se dégagea comme le métro entrait en station à Gabriel Péri et s’éclipsa vers le compartiment suivant.
Le vieil homme considéra son CD à nouveau. Et aux Agnettes, il descendit à son tour. Lorsque la rame repartit vers son terminus, je le vis s’asseoir sur un banc, tête baissée.
Je regrettai alors de ne pas avoir acheté ce CD. J’aurais pu écouter les Danny boys un soir de cafard.

vendredi 31 décembre 2010

Cadeau de Noël

Une petite gourmande... (collection privée)

— Auriez-vous le livre « histoire de la gourmandise », demandai-je à la préposée aux renseignements du rayon Histoire. "Un charmant jeune homme à l’étage inférieur m’a assurée qu’il ne s’agissait pas d’un ouvrage du rayon Cuisine, mais qu’il relevait de l’Histoire, tradition culturelle..."

L’intéressée me dévisagea et me rétorqua d’un ton sec:
— Cela ne me dit rien. Vous avez le titre précis, l’auteur, l’éditeur...
— Non, répondis-je en souriant, sinon je l’aurais trouvé toute seule. Mais j’ai vu cet ouvrage l’autre jour dans une librairie, en vitrine, et...
— Eh bien ! vous auriez dû l’acheter à ce moment-là, m’interrompit-elle. Moi, je n’ai rien à Histoire de la Gourmandise dans ma banque de données. Elle détourna la tête. Sujet clos.
J’observai cette jeune femme. Elle était non seulement triste, mais sa maigreur m’effraya : elle devait être anorexique... J’allais renoncer à l’achat envisagé, quand elle reprit la parole, après avoir tapoté distraitement sur son clavier d’ordi. Grincheuse, mais légèrement triomphante, elle me lança :
— Vous vouliez peut-être dire « Gourmandise. Histoire d’un péché capital » (1)...
— Oui, sans doute, admis-je, conciliante.
— C’est bien ce que je disais, dit-elle avec un sourire mauvais, nous ne l’avons plus... Fallait l’acheter quand vous l’aviez vu !

(1) Florent Quellier, Gourmandise. Histoire d'un péché capital. Préface de Philippe Delerm. Paris : Armand Colin, 2010 (Hors collection), 224 pages.